
Cordélia !
Le miroir et le silence :
Pourquoi j’ai dû écrire « Cordélia ! »
Il est trois heures du matin. Le bleu électrique de l’écran de veille est la seule lumière qui reste dans la pièce. On nous a promis que la connexion permanente nous sauverait de la solitude. Pourtant, jamais le vide n’a semblé aussi bruyant.
C’est une heure qui ne pardonne pas. Elle dépouille les discours de la journée et laisse la vérité toute nue. À trois heures du matin, personne ne fait semblant. On est seul avec le décompte des messages qu’on n’enverra pas, des visages qu’on a fait défiler sans jamais les regarder vraiment.
Après quarante ans à naviguer dans ce que j’appelle le « théâtre corporate », ce monde de transformations digitales, de workshops sans fin et de bienveillance calibrée par les départements RH, j’ai fini par voir les coutures du décor. J’ai vu comment nos outils modernes, censés nous libérer, ne font que perfectionner une mécanique vieille comme le monde. On a juste rendu la cage plus lisse, plus ergonomique, plus difficile à repérer.

Copenhague 1840, Paris 2026 : la même main de velours
Dans mon tiroir, il y avait ce vieux livre de Kierkegaard, Ou bien… Ou bien… En le relisant, j’ai eu un frisson. Ce que le séducteur Johannes faisait à la jeune Cordélia dans les rues de Copenhague il y a deux siècles, nous le subissons aujourd’hui à chaque clic.
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Seulement, les costumes ont changé. Instagram a remplacé les lettres élégantes. Le ghosting a remplacé les silences mystérieux. La séduction, elle, n’a pas bougé d’un pouce. C’est toujours le même art de créer le manque, de doser la présence et l’absence jusqu’à ce que l’autre ne s’appartienne plus.
On ne vous impose plus de dogmes, on vous suggère des désirs. On vous vend une identité comme un kit de survie numérique, alors que ce n’est qu’un script de plus pour nous maintenir dans l’esthétique du paraître. Johannes, au moins, avait le mérite d’être un artiste solitaire. Aujourd’hui, la machine s’en charge à sa place, à grande échelle, et sans jamais dormir.
Sortir du cadre
Cordélia ! n’est pas un récit de rancœur. Ce n’est pas non plus une biographie. Comme je le précise en fin d’ouvrage, ce narrateur est une construction, un masque nécessaire pour révéler ce que les visages n’osent plus montrer. C’est une autopsie de l’illusion.
J’ai voulu croiser trois fils. L’histoire originale de cette jeune femme de papier brisée par un esthète. La rencontre de Thomas et Clara dans un Paris saturé de signaux et de faux-semblants. Mes propres démissions d’un système qui ne sait plus nommer l’humain sans le transformer en ressource.
Trois époques, trois décors, une seule question qui revient comme une basse continue : à quel moment cesse-t-on de vivre pour se contenter de se mettre en scène ?
Se choisir soi-même
La vraie question n’est pas de savoir si l’on va se faire piéger. La question est de savoir à quel moment exact on cesse d’être une personne pour devenir un projet dans le regard de l’autre. Quand ? Le jour où la foule aura fini par te ressembler.
Kierkegaard disait que choisir, c’est se choisir soi-même. Mais ce saut demande un courage immense. Il demande d’accepter l’angoisse de la liberté plutôt que le confort du mensonge. Car il est plus doux d’être désiré que d’être libre. C’est là tout le piège, et c’est là que la plupart d’entre nous s’arrêtent.
Ce livre est une invitation à traverser le désert pour trouver sa propre source. C’est un texte rare, parce qu’il ne promet rien d’autre que la lucidité. Et la lucidité est le premier pas vers la libération.
Le choix reste à faire.



