
Jung avait l’outil, Kierkegaard avait le courage
On ne devient pas soi-même par accident. C’est un processus d’épluchage, lent et souvent douloureux, où l’on retire un à un les masques que la société, l’éducation et nos propres peurs nous ont imposés. À travers mes deux romans, j’ai voulu cartographier ce voyage, de la fin de l’enfance jusqu’aux bureaux vitrés du monde corporate.
La fin de l’enfance : le choc des archétypes
Dans mon premier roman, Les enfants meurent à 12 ans, j’explorais ce moment de bascule où l’ombre jungienne commence à s’étendre. C’est l’âge où l’enfant meurt pour laisser place à l’individu, confronté pour la première fois aux stades de l’existence. On y quitte l’unité protectrice pour entrer dans le stade esthétique : celui des sensations, des premières mises en scène de soi, mais aussi des premières fêlures. C’est le passage de l’inconscience à la conscience de sa propre fragilité.
Cordélia ! : l’autopsie de l’illusion adulte
Si le premier livre traitait de la naissance de la conscience, Cordélia ! en traite la maturité, ou plutôt son naufrage dans le silicium moderne.
Ici, Kierkegaard devient le scalpel. À travers les figures de Cordélia et de Thomas, je dissèque ce stade esthétique qui a muté : il n’est plus une phase de transition, il est devenu un système global.
Nos interactions sont désormais prises en étau entre la performance numérique et les nouveaux dogmes sociaux. De la cancel culture à la culture war, des dérives incels aux agendas feminists institutionnalisés, chaque camp participe, souvent malgré lui, à la même mise en scène. Les stratégies DEI et le théâtre corporate ne sont que des extensions sophistiquées du « Journal d’un séducteur ».
Dans ce vacarme idéologique, on performe son appartenance ou sa révolte comme on gérait autrefois ses fiançailles à Copenhague. Le but reste le même : exister dans l’œil de l’autre, au risque de se perdre soi-même.
Le fil rouge : l’individuation
Le lien entre ces deux récits, je le dois à un concept forgé par Jung : l’individuation. Ce que Kierkegaard appelle « se choisir soi-même », Jung le nomme le processus d’individuation. C’est ce mouvement qui nous pousse à intégrer nos parts d’ombre pour ne plus être les jouets de mécaniques invisibles.
Et là, il faut que je sois honnête. L’intuition de Jung est juste, le vocabulaire qu’il nous laisse est utile, et je serais malhonnête de prétendre le contraire. Mais je m’arrête à l’idée. Ni l’homme ni ses conclusions ne m’emportent. Si je devais faire le screening du personnage, Jung ne serait à mes yeux qu’un chaman moderne, un fabricant de mythes rassurants pour une riche clientèle féminine de son époque. Le concept lui survit. Le gourou, beaucoup moins.
C’est précisément là que Kierkegaard reprend le dessus. Chez lui, pas de symboles feutrés ni de mystique de salon. Juste un homme seul devant son angoisse, sommé de faire le saut. Là où Jung enveloppe et console, Kierkegaard tranche et exige. C’est cette version-là, plus rude, plus nue, que je retiens.
Car le défi, lui, ne change pas. Que ce soit à 12 ans face à la fin d’un monde, ou à 60 ans face à une démission nécessaire dans un open space de Charleroi, la structure reste identique :
- Identifier le script que les autres ont écrit pour nous.
- Traverser le désert de la solitude choisie.
- Faire le saut vers une existence qui nous appartient enfin.
Mes livres ne sont pas des manuels de psychologie, mais des miroirs. Ils sont là pour te rappeler que, peu importe l’outil ou l’époque, la tâche la plus difficile reste la même : devenir qui l’on est, sans concession.


